Enjeux de santé humaine et environnementale liés à l'utilisation de divers pesticides

Entrevue avec Louise Hénault-Ethier, chef des projets scientifiques à la Fondation David Suzuki

 

Vous avez pris part récemment à un évènement regroupant plusieurs experts québécois sur les pesticides à Montréal. De quoi s’agit-il exactement?

Le 10 mai 2017, dans le cadre du 85e congrès de l’Association francophone pour le savoir (ACFAS) s’est tenu un colloque sur les risques des pesticides sur la santé et les écosystèmes.  La journée, réunissant plus de trente chercheurs, a été qualifiée de « festival d’intelligence collective » par la professeure Louise Vandelac, directrice du Collectif de recherche sur les pesticides, les politiques publiques et les alternatives, le collectif qui organisait cette journée. J’y ai donné une conférence sur les enjeux qui se manifestent entre l’évaluation de la toxicité des pesticides et les prises de décisions politiques qui en découlent pour protéger le public. Beaucoup d’autres chercheurs ont présenté leurs résultats de recherche cette journée-là, notamment sur les impacts des pesticides sur la santé publique.

 

Quels sont les principaux enjeux de santé humaine et environnementale liés à l'utilisation de divers pesticides?

Les effets des pesticides sur la santé humaine sont variés. Jean Zigby, de l’Association canadienne des médecins pour l’environnement, croit qu’on devrait avoir une position forte pour réduire l’exposition aux pesticides. Il y a une panoplie de substances aux effets très divers, mais le diagnostic précis associant des problèmes de santé et des pesticides spécifiques est quasi impossible. Même si nous pouvions associer hors de tout doute l’effet d’un pesticide particulier sur la santé, il n’y a pas nécessairement de traitement pour les affections chroniques. Nous ne pouvons que soulager les patients de leurs symptômes, ce qui pèse lourd dans le budget de l’État.

Selon Lucie Granger de l’Association pour la Santé publique du Québec (ASPQ), 50 % du budget québécois est dédié aux soins de santé et 50 % de la population souffre d’au moins une maladie chronique.  Elle croit qu’en vertu de la Loi sur la santé publique, on devrait ouvrir une vaste enquête sur les impacts des pesticides sur la santé.

Danièle Champoux, de l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST), insistait sur le fait que les risques des pesticides pour les travailleurs agricoles, de l’industrie des pesticides et pour les exterminateurs sont peu caractérisés. Les agriculteurs se fient majoritairement aux vendeurs de pesticides dans le choix des produits utilisés au champs. Selon ses études, les agriculteurs ne seraient pas prêts à sacrifier 20 à 30 % de leurs récoltes pour éviter un produit toxique.

Les études de Patricia Monnier de l’Université McGill montrent que les pesticides agissent souvent comme des perturbateurs endocriniens et qu’ils peuvent affecter la fertilité chez l’humain.  Cependant, les médecins sont bien peu équipés pour diagnostiquer et comprendre l’impact des perturbateurs endocriniens environnementaux.  Pendant ce temps, nous assistons avec impuissance à une baisse de la fertilité humaine qui pourrait justement être associée aux pesticides.

Nous ne pouvons parler des effets sur la santé sans aborder le glyphosate, l’ingrédient actif entrant dans la composition des herbicides les plus vendus au monde, d’abord commercialisé par Monsanto, et que plusieurs connaissent sous l’appellation commerciale de RoundUp. Un chercheur du King’s College de Londres, Robin Mesnages, raconte qu’il a administré du glyphosate à des rats, à des doses ressemblant aux concentrations mesurées dans l’eau du robinet. Il ne s’attendait pas à voir d’effet, mais son équipe a constaté, entre autres, une activation de certains gènes sur des cellules mammaires et la progression de tumeurs. Sa plus récente étude montre que le glyphosate pourrait entraîner une maladie du foie qu’il compare à un « foie gras », mais qu’il ne suggère pas de manger sur des biscottes!  

Ce chercheur s’inquiète aussi du fait que le glyphosate soit breveté par Monsanto comme un antibiotique, alors que nous connaissons très mal ses effets sur le microbiome humain, ce qui inclut les bactéries vivant, entre autres, dans notre intestin et qui peuvent influencer le fonctionnement de notre cerveau selon de récentes découvertes.

 

Y a-t-il des enjeux plus spécifiques à l'île de Montréal?

Même si Montréal a banni les pesticides utilisés pour des raisons esthétiques dans les jardins et les parcs, la municipalité n’a que peu d’emprise sur les pesticides utilisés dans les maisons et les institutions ou commerces sur son territoire. Comme toute grande métropole, Montréal est aux prises avec divers insectes qu’il faut éradiquer des résidences, comme les coquerelles ou les punaises de lit. Il y a aussi bon nombre d’invertébrés méconnus, inoffensifs ou carrément bénéfiques, qui se réfugient parfois dans nos maisons. Pensons aux araignées ou aux centipèdes (scutigères) qui sont de redoutables prédateurs d’autres insectes. Pour les éradiquer, le premier réflexe des citoyens est souvent d’utiliser un insecticide, même s’il y a beaucoup d’autres alternatives à envisager en premier.

Une étude montréalaise de Maryse Bouchard, de l’Université de Montréal, suggère que certains insecticides appelé pyréthrinoïdes utilisés dans l’éradication des insectes à la maison, par exemple le RAID, peuvent entraîner des troubles de comportement ou des TDAH chez les enfants. Ses résultats d’études réalisées ici convergent avec des conclusions de grandes études populationnelles aux États-Unis indiquant que ces types de pesticides ont des effets sur le développement du cerveau des enfants et sur leurs capacités intellectuelles. Il faudrait donc éduquer la population quant aux dangers potentiels de l’utilisation abusive des pesticides, car des traces de ces produits sont retrouvées dans l’urine de la quasi-totalité des enfants montréalais.

Certains de ces pesticides, comme les insecticides néonicotinoïdes souvent associés au déclin des populations de pollinisateurs, ont été bannis à Montréal. Le gouvernement fédéral a récemment annoncé son intention d’en bannir l’un d’entre eux (imidaclopride). Montréal semble donc prendre un leadership sur le dossier des pesticides au bénéfice de ses citoyens, humains et insectes confondus.

 

Comment peut-on influencer les politiques gouvernementales quant à l'utilisation des pesticides?

Pour mieux protéger la population contre ces effets pervers des pesticides, il faut d’une part plus de transparence dans l’évaluation de la toxicité des pesticides, dans les processus d’homologation réalisée par le gouvernement fédéral et dans la divulgation de tous les ingrédients contenus dans les formulations commerciales, directement sur les étiquettes. D’autre part, l’indépendance doit être assurée entre les industriels qui commercialisent des pesticides et l’État qui doit les réglementer. Finalement, les experts qui procèdent aux homologations doivent se responsabiliser et s’identifier pour éviter les risques de conflits d’intérêts potentiels.

 

À l'heure actuelle, sur quoi concentrez-vous vos recherches?

Je viens de publier un article scientifique dans la revue Science of the Total Environment, découlant de mon doctorat à l’UQAM, qui montre que le glyphosate contenu dans les herbicides couramment utilisés dans les cultures de maïs et de soya n’est pas freiné par les bandes riveraines végétalisées en bordure des champs. D’ailleurs, cette étude a montré que le glyphosate était plus persistant qu’attendu dans nos champs au Québec. Certains chercheurs américains ont même associé l’usage intensif du glyphosate et le déclin de l’asclépiade et du papillon monarque, maintenant en voie d’extinction. Il serait intéressant de voir si les constats américains s’appliquent aussi chez nous.

Avec la Fondation David Suzuki, nous nous intéressons de près aux insecticides néonicotinoïdes utilisés de façon préventive (prophylactique) dans les champs de maïs et de soya contre des insectes ravageurs qui n’ont pourtant pas démontré être suffisamment présents ou dommageables aux récoltes pour justifier une utilisation généralisée. Nous suivons les avancées au Québec au sujet de la refonte de la Loi sur les pesticides et du Code de gestion des pesticides, qui devraient, à terme, exiger une prescription agronomique pour l’utilisation de ces produits fortement toxiques.

Nous suivons aussi de très près les évaluations fédérales des néonicotinoïdes, notamment leur lien potentiel avec le déclin des pollinisateurs ainsi que les travaux de la Task Force on Systemic Pesticides (Groupe de travail sur les pesticides systémiques) qui devrait publier sous peu une seconde édition de leur Worldwide Integrated Assessment ayant fait grand bruit à sa sortie il y a deux ans.