Biodiversité urbaine : quelle place pour les abeilles ?

Le 28 mai 2019, l’événement gratuit intitulé Biodiversité urbaine : quelle place pour les abeilles? a rassemblé près de 50 personnes à la Maison du développement durable (MDD) et rejoint 200 spectateurs via la webdiffusion en direct. Organisée par le Conseil régional de l’environnement de Montréal, en collaboration avec la MDD, la conférence a réuni quatre expertEs aux perspectives des plus complémentaires :

  • Colin Favret, entomologiste, professeur adjoint au département de sciences biologiques de l'Université de Montréal et conservateur de la collection Ouellet-Robert, a présenté la diversité des insectes pollinisateurs en milieu urbain et les défis auxquels ils font face, notamment la rareté des habitats et les espèces exotiques envahissantes.
  • Alain Péricard, apiculteur professionnel, pionnier de l’apiculture urbaine montréalaise, auteur et conférencier, a insisté sur le problème de la surpopulation d’abeilles domestiques à Montréal et le besoin de faire évoluer les pratiques et la réglementation à cet égard.
  • Sonya Charest, coordonnatrice du programme Monarques sans frontière de 2008 à 2016 et aujourd'hui chef de division Programmes publics et éducation à l’Insectarium de Montréal, a mis en lumière le potentiel des insectes pollinisateurs « charismatiques » comme le monarque ou l’abeille pour éduquer la population à l’importance de la biodiversité.
  • Alexandre Beaudoin, conseiller en biodiversité à l'Université de Montréal, cofondateur de la coopérative Miel Montréal et coordonnateur du corridor écologique et vivrier Darlington, a montré comment les besoins des insectes pollinisateurs peuvent être intégrés dans la planification de projets d'aménagement urbain de grande envergure comme les corridors écologiques urbains.

Les échanges entre les invitéEs et avec le public ont été conduits par l’animatrice Karine Navilys, coordonnatrice à la Direction du développement durable de HEC Montréal.

Les quatre panélistes ont insisté sur l’importance de préserver la diversité des insectes pollinisateurs en milieu urbain. Pour y arriver, croient-ils, il faudra non seulement créer et connecter entre eux des habitats diversifiés, mais également - et urgemment - établir un règlement visant à encadrer l’apiculture urbaine.

Pour l’amour des abeilles… toutes les abeilles

L’apiculture urbaine gagne en popularité : il y aurait à l’heure actuelle quelque 700 ruches sur le territoire montréalais ! En installant une ruche sur leur terrain ou le toit de leur immeuble, les organismes et les entreprises espèrent « faire leur part » pour les pollinisateurs. Pourtant, l’apiculture n’est pas une pratique sans conséquences sur l’équilibre de l’écosystème urbain. M. Favret a rappelé que l’abeille domestique montréalaise côtoie pas moins de 177 espèces d’abeilles indigènes et des centaines d’autres espèces d’insectes pollinisateurs : papillons, guêpes, fourmis, coléoptères, etc. Si certaines espèces dites généralistes peuvent se nourrir d’un large éventail d’espèces florales, incluant les fleurs exotiques souvent privilégiées dans les aménagements urbains, plusieurs autres sont spécialistes et dépendent d’espèces indigènes spécifiques. Par exemple, l’asclépiade est indispensable à la chenille du monarque. Dans un contexte de raréfaction des habitats naturels et de fragmentation du paysage naturel en milieu urbain, les pollinisateurs indigènes peinent à trouver les ressources dont ils ont besoin pour s’alimenter et se reproduire.

Une espèce chouchou qui est aussi une compétitrice

L’introduction d’un nombre sans cesse croissant de ruches d’abeilles domestiques en zone urbaine ne fait qu’amplifier ces problèmes, puisque cela augmente la compétition entre les insectes pollinisateurs pour des ressources particulièrement rares dans certains quartiers. Dans un reportage de l’émission La semaine verte (ICI Radio-Canada), l’entomologiste Étienne Normandin mentionne que l’introduction d’une seule ruche d’abeilles domestiques en ville « enlève le potentiel de pollen à 100 000 abeilles sauvages » ! Dans cette compétition, l’abeille domestique a l’avantage de pouvoir couvrir un territoire de 5 km de rayon, contrairement à 50 mètres pour les abeilles indigènes. La recherche sur ce phénomène de compétition n’en est qu’à ses débuts. M. Favret a fait mention de deux récentes études qui tendent à démontrer que la présence de l’abeille domestique a un impact négatif sur les pollinisateurs indigènes.

Qui plus est, certaines conditions et pratiques d’apiculture urbaine peuvent se retourner contre l’abeille elle-même. D’abord, l’évaluation de la capacité du milieu récepteur à répondre aux besoins de la nouvelle colonie n’est pas toujours bien faite, ce qui se traduit par des récoltes de miel « dérisoires » et de trop nombreux cas d’essaimage (les colonies se cherchant des sites mieux adaptés à leurs besoins), selon M. Péricard. Par ailleurs, à Montréal, l’état de santé du cheptel est préoccupant; les abeilles urbaines seraient plus sujettes aux maladies et aux parasites que leurs cousines rurales. À la lumière de ces éléments, le pionnier de l’apiculture urbaine plaide pour une meilleure collaboration entre les apiculteurs urbains, parfois insuffisamment outillés pour réagir adéquatement, et les apiculteurs ruraux d’expérience pour contrer leurs problèmes communs.

Des actions prioritaires

Devant cet état de fait, les expertEs ont relevé l’importance de poser un certain nombre d’actions prioritaires avant d’introduire de nouvelles ruches d’abeilles domestiques dans l’environnement urbain, principalement :

  • Créer des habitats diversifiés privilégiant les espèces florales indigènes et mellifères (c.-à-d. produisant une assez grande quantité de nectar pour permettre aux abeilles de produire leur miel), aptes à subvenir aux besoins de la plus grande diversité de pollinisateurs possible, incluant les pollinisateurs spécialistes. Il importe de prendre en considération les périodes de floraison, de manière à aménager des jardins fleuris en toutes saisons. En complément, il est essentiel de continuer de prévenir l’introduction d’espèces exotiques envahissantes, qui peuvent si aisément perturber l’écosystème urbain.
  • Réglementer l’apiculture urbaine, à l’instar des villes de San Francisco et de New York, pour assurer le bien-être de l’abeille domestique tout en protégeant les pollinisateurs indigènes et la biodiversité de l’écosystème urbain. Les expertEs suggèrent que ce cadre réglementaire couvre des aspects comme : la formation et la reconnaissance des compétences des apiculteurs urbains, le développement progressif et coordonné du parc de ruches, le suivi des effets de l’apiculture sur l’écosystème urbain, la création d’habitats préalablement à l’insertion de ruches et l’encadrement du processus d’évaluation de la capacité porteuse du milieu d’insertion, l’inclusion d’un volet éducatif aux projets de ruchers, etc. Plusieurs de ces volets sont inclus et explicités dans la Charte de l’apiculture urbaine conçue par l’organisme Miel Montréal en collaboration avec des entomologistes et des écologues.
  • Créer des passerelles entre les acteurs concernés. Les expertEs ont affirmé qu’un travail de collaboration et de transfert de connaissances entre les scientifiques, les citoyenNEs, les spécialistes de l’aménagement et les éluEs est à privilégier. En outre, comme l’ont souligné Mme Charest et M. Beaudoin, les citoyens ont tout intérêt à s’impliquer dans les projets de création d’habitats, à l’échelle de leur jardin, de leur quartier ou d’un projet de corridor écologique, car les initiatives de protection des insectes pollinisateurs sont de formidables leviers de sensibilisation et d’éducation sur la biodiversité et la résilience. En outre, les médias ont aussi leur rôle à jouer, en évitant les raccourcis simplistes trop souvent établis entre l’adoption d’une ruche et la protection des pollinisateurs.

Rappelons que l’événement du 28 mai faisait suite à la décision récente de la Maison du développement durable (MDD) de retirer la ruche d’abeilles domestiques qui avait été installée l’année dernière sur le toit du bâtiment. La faible productivité de la ruche, un problème d’essaimage et l’état navrant dans lequel on a retrouvé la colonie au printemps ont révélé que ni le toit végétalisé du bâtiment, ni l’environnement immédiat de la MDD n’offrent, à l’heure actuelle, les conditions propices au maintien d’une colonie d’abeilles domestiques. Espérons que cette prise de conscience et l’événement qui en a découlé seront porteurs d’apprentissages pour les citoyenNEs, les éluEs et les autres acteurs intéressés par le devenir de l’abeille et des autres pollinisateurs en zone urbaine.

Pour aller plus loin...

Connaître et prendre soin des pollinisateurs urbains

Apiculture urbaine responsable