Agriculture urbaine : prêt pour le volet commercial?

Au cours des dernières années, Montréal s’est forgé une réputation de ville phare de l’agriculture urbaine, et pour cause. Aux côtés des jardins individuels (42 % des MontréalaisEs ont l’habitude de cultiver des plantes potagères à la maison) et des quelque 720 initiatives collectives, communautaires et institutionnelles répertoriées sur le site Cultive ta ville (jardins collectifs, jardins pédagogiques, ruchers, houblonnières, etc.), plus de 20 fermes urbaines et périurbaines sont en activité sur le territoire de l’agglomération montréalaise.

Parmi les projets d’agriculture urbaine commerciale d’envergure, mentionnons l’exemple des Fermes LUFA et celui du jardin sur le toit d’un supermarché IGA.

  • Les Fermes LUFA sont la pionnière québécoise de la culture en serre sur les toits. Après l’arrondissement d’Ahuntsic (2011) et la ville de Laval (2013), l’entreprise a inauguré en 2017 sa plus grande serre dans l’arrondissement d’Anjou. Les trois sites totalisent 138 000 pieds carrés et nourrissent 10 000 familles par semaine.
  • Le supermarché IGA extra Famille Duchemin, dans l’arrondissement de Saint-Laurent, héberge le plus grand potager biologique sur un toit de supermarché au Canada (25 000 pieds carrés). C’est aussi le premier magasin à irriguer son potager en récupérant l’eau de son système de déshumidification. Ce projet a été réalisé en collaboration avec La ligne verte, un organisme spécialisé dans l’intégration d’infrastructures vertes au bâti.

En parallèle, de dynamiques centres de recherche et instances de concertation intersectorielle (AU/LAB, CRETAU, Cultiver Montréal, universités, etc.) stimulent l’innovation en agriculture urbaine et font rayonner les initiatives prometteuses. La Ville de Montréal se positionne elle aussi en alliée, comme en fait foi son intention d’« intégrer l’agriculture urbaine et les saines habitudes de vie à l’ADN des quartiers » (Montréal durable 2016-2020).

Plus que des jardins

L’engouement montréalais pour l’agriculture urbaine s’explique sans doute par la généreuse récolte de bénéfices sociaux et écologiques qu’on en tire. En plus de contribuer à la sécurité alimentaire, les jardins urbains sont des espaces reconnus de socialisation et d’éducation. Le projet Cultiver l'espoir, récompensé lors de l’édition 2016 du Gala Montréal durable, en est un bel exemple. Il s’agit d’un projet d’économie sociale et circulaire, dans lequel des terres inexploitées prêtées par la Ville de Montréal sont revalorisées en partie par des jeunes en réinsertion sociale. Entièrement biologique, la production profite à plus de 60 000 familles défavorisées. Une moitié de la récolte est acheminée vers les banques alimentaires partenaires; l’autre moitié est vendue en supermarché pour assurer la pérennité et l’autofinancement du projet.

L’agriculture urbaine fournit également de précieux services écologiques : à l’échelle locale, on pense à la réduction des îlots de chaleur, à l’absorption des eaux pluviales et au recyclage de la matière organique grâce au compostage. À plus grande échelle, pensons à la réduction du kilométrage alimentaire (distance parcourue par les aliments, de la terre à l’assiette, et l’empreinte carbone associée) et à l’enrichissement de la biodiversité urbaine. Enfin, l’agriculture urbaine permet de transformer des espaces inesthétiques en espaces agréables et conviviaux.

Des défis à relever

Considérant le dynamisme de l’écosystème montréalais de l’agriculture urbaine et le consensus qui existe sur les retombées positives associées à ce type de production, une question se pose : qu’attend-on pour stimuler la croissance de l’agriculture urbaine commerciale? La réponse à cette question passe d’abord par l’identification des défis à relever.

  • Le développement urbain fragilise la zone agricole périurbaine. À l’échelle de l’agglomération, prenons l’exemple du secteur de l’île Bizard, où l’attrait pour le développement immobilier menace l’intégrité de terres zonées agricoles. L’obtention du statut de paysage humanisé serait un puissant levier pour protéger l’intégrité de ces terres; un dossier à suivre, assurément. Cela vaut pour les quartiers centraux aussi. Certains projets d’agriculture urbaine d’abord conçus pour répondre nourrir les populations locales le font parfois au détriment d’un niveau de revenus intéressant pour la municipalité. Ce modèle pertinent du point de vue social peut ne pas toujours faire le poids lorsqu’il entre en compétition avec les usages de l’habitation, du commerce et de l’industrie.
  • Des considérations environnementales et de santé publique entrent également en jeu. La contamination des sols urbains est un enjeu de taille. Par ailleurs, les développements récents de l’apiculture urbaine démontrent l’importance d’analyser la capacité porteuse du milieu d’insertion des ruches et les risques de compétition avec les insectes indigènes. Rappelons-nous également que certains citoyens sont toujours réticents face à l’élevage d’animaux en milieu urbain, que ce soit pour des raisons de santé (risques de transmission de maladies à l’humain) ou de bon voisinage.
  • Par ailleurs, plusieurs facteurs combinés expliquent les difficultés d’accès à des espaces propices à l’agriculture sur le territoire montréalais, dont l’insuffisance des ressources et soutiens financiers, et des restrictions réglementaires. En février 2019, le Laboratoire sur l’agriculture urbaine (AU/LAB) a publié sur le sujet un rapport d’étude qu’il est possible de consulter ici.

Déployer le volet commercial : des pistes de solution

Les défis que nous venons d’exposer et les succès des dernières années soulignent toute l’importance de la concertation multiacteurs : les décideurs municipaux, les propriétaires de lieux potentiels, les investisseurs intéressés, les experts et les praticiens ont tous des bénéfices à tirer de la collaboration à des projets d’agriculture urbaine.

Les modèles d’association sont multiples et tous méritent d’être envisagés, car il importe de développer des initiatives parfaitement adaptées aux besoins des communautés et parties prenantes. Ainsi, d’un projet à l’autre, différents paramètres peuvent être retenus, tant en termes de lieu (toits de grande surface, terrains à revitaliser, etc.) que de mode (en bac, en serre, dans le sol, hydroponique, en terre) et de modèles de gestion (coopérative, à but non lucratif, privée, mixte, communs, etc.). De la diversité viendra aussi la quantité, car l’idée derrière toute cette réflexion est d’accorder à la production urbaine une importance telle qu’elle puisse fournir aux MontréalaisEs une part conséquente de ce qu’ils et elles consomment.

Dans sa Stratégie montréalaise pour une ville résiliente, la Ville reconnaît l’importance de la « résilience du système alimentaire sur l’île de Montréal » et présente son intention de produire, en collaboration avec le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ), une étude sur le potentiel économique de l’agriculture urbaine commerciale pour l’ensemble de l’île de Montréal. Cette étude devrait mener à l’adoption et la mise en œuvre d’une stratégie de soutien en agriculture urbaine commerciale et d’un plan d’action propre à l’agglomération de Montréal. Aucun de ces documents n’a encore vu le jour, mais nous les attendons avec intérêt.

En somme, il faut passer de projets pilotes et d’initiatives isolées à un système alimentaire consolidé, constitué notamment de projets d’envergure répartis sur l’ensemble de l’agglomération. Pour y parvenir, un leadership fort et un engagement sans équivoque des municipalités est nécessaire pour accélérer ce mouvement, qui contribuera sans aucun doute à une métropole plus résiliente.