Jusqu'où aller à Montréal avec les compteurs d’eau?

La Commision de l’écofiscalité du Canada vient de publier un rapport sur le sujet des compteurs d’eau. Il est bien sûr très pertinent que des experts se penchent sur la question des infrastructures de l’eau et des moyens pour en assurer le bon entretien. La première bonne pratique proposée est la mise en place de compteurs d’eau chez tous les usagers, y compris donc toutes les résidences sur la base de l’utilisateur-payeur. À priori on ne peut être opposé, mais en regardant de plus près la situation montréalaise, ce choix n’apparaît pas judicieux sur le plan tant social qu’environnemental.

En 2011, nous présentions notre mémoire sur le Rapport du Comité du suivi du projet d’optimisation du réseau d’eau potable à la Commission permanente sur l'eau, l'environnement, le développement durable et les grands parcs. Nous y soutenions la volonté exprimée dans ce rapport de mettre en place un programme d’installation de compteurs dans les ICI (Institutions, Commerces et Industries) et un programme d’optimisation des réseaux. Pour le premier point, la raison était que les gros consommateurs d’eau se trouvaient dans ces catégories et non dans le domaine résidentiel. Pour le deuxième, les importantes fuites le justifiait amplement.

 

D’un côté, l’implantation de compteurs est coûteuse et de l’autre, parce que Montréal bénéficie du grand fleuve comme pourvoyeur d’eau douce, la production (publique) per capita est relativement peu coûteuse. Une étude de Pierre J. Hamel, INRS-Urbanisation en 2006, évoquait un coût de production de « 0,50 $ le mètre cube, soit cinq centièmes de sou le litre. À raison d’environ 250 L par personne par jour, le coût quotidien pour un Montréalais moyen se situe donc autour de 0,12 ou 0,13 $ (soit environ 45 $ par personne par année) ». Pour remplir une piscine de 30 000 L d’eau, il en coûterait 15 $. Il est aisé alors de comprendre que pour une résidence, l’incitatif financier à réduire sa consommation serait bien faible, à moins d’augmenter de façon importante le prix de l’eau. Le même chercheur a publié en 2013 un ouvrage dont le titre est clair : « L'effet des compteurs sur la consommation : un coup d'épée dans l'eau ».

L’agglomération de Montréal se caractérise par une grande majorité de la population qui habite dans un immeuble à logements et aussi par un fort pourcentage qui est locataire (plus de 60 %). Une augmentation de base (pour l’installation et la gestion des compteurs) pénaliserait les ménages pauvres et modestes, les locataires qui subiraient une hausse de loyer, et toutes les personnes qui font déjà attention à leur consommation et qui, parce qu’elles habitent dans un logement, ne peuvent en faire plus ou devenir un grand consommateur (pas de jardin, pas de piscine, pas de tuyaux pour laver la voiture, etc.).  

 

S’il est clair que voir Montréal trôner bien en haut du palmarès de 10 grandes villes canadiennes n’est pas souhaitable, il faut comprendre que les ICI et les fuites sont incluses dans ce constat. Des industries très consommatrices, il y en a pas mal sur l’île. Idem pour les centres hospitaliers notamment. Nous croyons donc que la priorité est d’optimiser les processus, les installations et les usages dans les ICI, consommant plus de 60 % de l’eau potable produite.

Un article du journal Le Devoir paru 2003 présentait des chiffres effarants :

« Le Devoir a voulu connaître la quantité d'eau potable que consomme un appareil de réfrigération ou de climatisation branché sur un petit tuyau de cuivre standard d'un demi-pouce (environ un centimètre de diamètre), qui alimente la plupart des petits appareils pirates. Hubert Demard, un spécialiste de Réseau Environnement — l'organisme qui représente les industriels de l'eau au Québec —, a calculé qu'un petit tuyau d'un demi-pouce, qui coule en permanence à 60 livres de pression, laisse échapper jusqu'à 50 L à la minute ou... 26 millions de litres (26 000 mètres cubes) d'eau par année. L'équivalent, pour un seul appareil, de la consommation annuelle de 85 résidences! ». Des commerces, bureaux et restaurants faisaient partie de ces énormes consommateurs d’eau potable. D’où l’importance de changer les pratiques au sein des ICI. Donc, oui pour des compteurs dans les ICI uniquement et des actions pour leur faire payer le juste prix de l’eau et pour les inciter à changer leurs pratiques.

 

Environnementalement parlant, il y a deux grands enjeux reliés à l’eau :

  • la surconsommation ou gaspillage de l’eau potable : de l’eau douce du Fleuve pompée puis traitée à l’usine des usines de filtration
  • la pollution des eaux dites usées : la qualité de l’eau utilisée et renvoyée au Fleuve après passage à la station d’épuration de Montréal (STEP)

S’il paraît évident que l’eau potable est essentiellement utilisée à d’autre fins que pour sa potabilité (pour Montréal pas loin de 99 %), il est intéressant de le rappeler afin d’imaginer le traitement inutile pour un grand nombre d’usage. Alors oui, on peut faire mieux pour diminuer la production totale d’eau potable et donc son utilisation : réparation des fuites, modification des processus de production, refroidissement en circuit fermé, récupération de l’eau de pluie, économiseur d’eau, toilette écologiques, arrosage aux bonnes heures… Pour éviter de trop pomper et traiter, cela vaut le coup. Pour le secteur résidentiel, réglementation, révision du code de construction ou programme incitatif sont des outils dont peut davantage se prévaloir Montréal pour agir sur les quantités consommées dans ce secteur.

Sachant que l’eau rejetée est renvoyée au Fleuve, l’enjeu pour le cours d’eau n’en est pas un de quantité (cela serait très différent si nous pompions dans des nappes phréatiques). Par contre, il y en a un de qualité et c’est là on l’on parle d’« eaux usées ». Cette appellation apparaît d’un autre siècle puisqu’elle permet, dans l’imaginaire collectif, de rendre au cours d’eau de l’eau polluée. Si l’on parlait d’« eaux utilisées », on pourrait alors penser redonner au Fleuve de l’eau de qualité. Bien sûr, la STEP peut améliorer ses procédés, notamment pour traiter les eaux domestiques, mais rien ne vaut le traitement à la source pour éviter que tous les produits chimiques rejetés par les ICI ne se retrouvent pas dans l’émissaire de la STEP. Il faut donc resserrer la réglementation au niveau des rejets à l’égouts par les ICI.

 

Google plus LinkedIn Twitter print